AGRICOLE (RÉVOLUTION)


AGRICOLE (RÉVOLUTION)
AGRICOLE (RÉVOLUTION)

« L’habitude s’est prise de désigner, sous le nom de révolution agricole, les grands bouleversements de la technique et des usages agraires qui, dans toute l’Europe, à des dates variables selon les pays, marquèrent l’avènement des pratiques de l’exploitation contemporaine » (Marc Bloch). Le phénomène, pour ample et intense qu’il ait été, a pris place au long de plusieurs siècles. Il ne peut être question de maintenir un parallélisme entre la « révolution industrielle », qui constitue une mutation, une explosion dans un monde artisanal traditionaliste, et cette « révolution agricole » qui, au fond, est essentiellement une évolution.

Ces réserves apparaissent dans tous les ouvrages de spécialistes: « La révolution agricole, commencée aux XVIIe et XVIIIe siècles – au XVIe parfois –, n’est point encore achevée » (Daniel Faucher). Il faut admettre que la formule, commode et qui fait image, désigne l’ensemble des transformations qui affectèrent l’agriculture en Europe depuis l’époque moderne. Le mouvement, glissement rapide ou lente modification, selon les régions ou les périodes chronologiques, s’est manifesté à la fois par l’apparition de plantes nouvelles, la disparition des jachères, le progrès de l’élevage, un aménagement original du cycle des cultures et l’essor d’un nouveau régime de propriété.

Diverse dans ses aspects et ses rythmes, la révolution agricole s’insère dans un contexte socio-économique complexe: alors que change « l’ordre éternel des champs », les activités secondaires ou tertiaires des hommes subissent de tels bouleversements, grâce aux progrès de la connaissance et des applications techniques du savoir, que toute une hiérarchie des occupations humaines, établie depuis des siècles, se trouve mise en question, voire éliminée par de nouvelles conceptions de la vie économique. Exalté par les moralistes ou les artistes qui célébraient depuis l’Antiquité le « geste auguste du semeur », le travail agricole se trouve désormais réduit à un rôle modeste: celui de pourvoir les sociétés industrielles en matières premières et en denrées alimentaires.

1. L’agriculture traditionnelle

Immobilisme agricole ancien

Cette perte de prestige est paradoxalement liée à un gain considérable en efficacité. Telle qu’elle se présente dans la plus grande partie de l’Europe au XVIIe siècle, et telle qu’elle subsiste en larges îlots sur ce continent jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’agriculture traditionnelle est avant tout une agriculture de subsistance associée à une économie domestique fermée, dite économie de besoin. En Europe occidentale, le domaine héritier direct de la villa carolingienne, composée d’une réserve et de tenures (ou manses), reste l’unité de production fondamentale, qu’il demeure ou non dans le cadre juridique de la seigneurie.

Les progrès les plus notables, du XIe au XVIIIe siècle, consistent dans bon nombre de contrées à étendre l’espace agricole par défrichement ou assèchement, et à introduire quelques cultures nouvelles de portée limitée (surtout des légumes ou des arbres fruitiers venus d’Orient). Toute cette période est caractérisée par un trait dominant: la stagnation des techniques culturales, et a fortiori celle des techniques de l’élevage. Ce fait est d’autant plus étrange que de grandes découvertes géographiques et scientifiques interviennent pendant le même laps de temps et que l’intérêt suscité dans la société par l’agriculture ne se dément pas. Pour s’en tenir à la France, des auteurs comme Olivier de Serres, Bernard Palissy, Charles Estienne et Liebault, qui auront une large audience, donnent des ouvrages théoriques très fouillés, Le Théâtre d’agriculture ou mesnage des champs (1600), le Traité des sels et de l’agriculture (1563) et l’Agriculture et maison rustique (1564). Des cultures nouvelles, importées d’Amérique, et qui auraient pu à elles seules transformer l’agriculture, celles de la pomme de terre, du topinambour ou du maïs, ne parviendront pas à s’imposer. Seul le sarrasin, venu de Mandchourie, prendra lentement rang dans les pays de sol pauvre, jusqu’alors voués au seigle.

Les désastres qui viennent accabler périodiquement les populations rurales de l’Europe, comme la peste noire au XIIIe siècle, la guerre de Cent Ans en France, ou en Allemagne la guerre de Trente Ans, contribuent à la stagnation. Ils contraignent les paysans survivants à un pénible effort de reconstruction qui mobilise un faible potentiel productif de plusieurs générations. Faute d’une marge suffisante entre production et consommation, et de connaissance de techniques efficaces de stockage, le monde rural vit, à court comme à long terme, entre la pléthore et la disette. L’approvisionnement des villes, bien que celles-ci soient médiocrement peuplées, est pourtant soumis à des à-coups constants.

Le développement des échanges caractérisé par l’apparition d’une économie monétaire « ouverte » n’a qu’une médiocre portée: celle d’une semi-régulation des transactions par les prix. La mise en valeur agricole va chroniquement souffrir du manque d’investissements; les capitaux frais venant des bourgeois ou des marchands sont presque exclusivement utilisés à des fins honorifiques: l’achat de terres nobles, ou le rassemblement de biens fonciers, permet aux bourgeois et aux gens de robe d’acquérir le prestige qui s’attache à la propriété foncière et de préparer leur agrégation à la noblesse. Ce type de spéculation « sociale » a pour effet d’accroître le prix de la terre, et d’en diminuer la rentabilité économique proprement dite. Le capital d’exploitation – cheptel, bâtiments, matériels, etc. – n’est au contraire amorti et renouvelé que dans la stricte mesure indispensable au maintien de la productivité à son niveau traditionnel.

Caractères originaux de l’ancienne agriculture

Les traits les plus archaïques persistent jusqu’au XIXe siècle dans une bonne partie de l’Europe rurale. Ces traits remontent aux premières sociétés agricoles: importance de l’économie prédatrice, soit sous la forme de l’exploitation directe des ressources offertes par la nature, avec la cueillette sauvage en forêt, soit sous la forme d’une exploitation indirecte de la faune spontanée, par la pêche ou la chasse; importance aussi de la culture itinérante, temporaire, grâce à des défrichements sommaires par le feu ou le fer, et qu’on pratiquait encore à la fin du siècle dernier dans maintes régions montagneuses, des Pyrénées aux Carpates. Le nomadisme agricole apparaît toujours, et se maintient lorsque le cultivateur ne parvient pas à rendre au sol sa fertilité en un temps relativement court; il se trouve donc lié à des terres pauvres et à des techniques primitives. En plaine, il se manifeste par le déplacement traditionnel des cultures sur les « terres froides » telles que les brandes du Poitou ou les fagnes de l’Ardenne. Cependant la plus grande partie de l’Europe connaît, dès le Moyen Âge, une forme atténuée du nomadisme agricole: l’assolement avec jachères. Les avis diffèrent quant à la détermination du moment où s’est effectué, en Europe occidentale et centrale, le passage des cultures itinérantes aux cultures « fixées »; mais on s’accorde sur une époque extrêmement ancienne, ressortissant à la préhistoire, néolithique, âge du bronze ou âge du fer.

La fixation des cultures sur un terroir déterminé dépend de la possibilité de restituer au sol les principes fertiles qui lui ont été enlevés par les plantes récoltées. Aussi les fumures ont-elles constitué la pierre d’achoppement de l’agriculture ancienne, et leur abondance plus ou moins grande a-t-elle généralement déterminé le rythme des rotations. Il ne pouvait s’agir que de fumures organiques, goémons et varechs des bords de mer, vases riches en humus des marécages, déchets de nourriture ou végétaux mis à pourrir dans les cours ou sur les chemins, et surtout fiente des animaux, associée ou non à la litière de bruyères, de fougères, ou de paille. Cette dernière ressource, essentielle, était parfois fournie par les pigeons, ou par les moutons parqués dans leurs pâturages, mais plus souvent par les bovins mis à l’attache dans les étables. Toutefois, la précarité des fumures correspondait à la pauvreté des cheptels vifs: faute de moyens pécuniaires et faute de nourriture d’hiver disponible pour l’entretien des bestiaux, l’élevage demeurait médiocre, tant quantitativement que qualitativement. Pour la morte saison agricole, les prairies naturelles apparaissaient comme les principales sources de l’approvisionnement des granges et des fenils; leur étendue se trouvait strictement déterminée par la topographie et l’hydrographie, c’est-à-dire limitée au fond des vallées. Dans tout l’ouest de la France, les landes – des touyas béarnaises aux landes à ajoncs de Bretagne – fournissaient la pâture de la belle saison, que suppléaient, en pays de montagnes, les communaux et les pacages d’altitude.

Au cheptel chétif, correspondaient de chétives fumures et des rendements misérables. L’équilibre obtenu pragmatiquement entre culture et élevage visait, pour assurer en priorité la subsistance des hommes, à dégager la plus forte quantité de grains possible, compte tenu des moyens dont disposait l’élevage. Les vacances du sol, ou jachères, venaient suppléer, dans une certaine mesure, à la faiblesse constante des fumures: recevant souvent quelques façons culturales, les terres reconstituaient, grâce aux phénomènes d’humification et de nitrification dont elles étaient le siège pendant la période de repos, leur potentiel de fertilité, sans qu’il fût dépensé de fumier précieux; la végétation spontanée qui s’y développait était mise à profit pour les bestiaux, dont les fientes engraissaient le sol; et dans les meilleurs cas, sur les terres les plus chaudes ou les mieux exposées, il était parfois possible à l’agriculteur diligent de pratiquer quelques « cultures dérobées » de pois, de fèves, de choux ou de céréales de printemps, avoines ou orges. Bien souvent, la présence d’arbres fruitiers, de mûriers, de châtaigniers ou de noyers épars à travers tout le terroir laissait, en temps de jachères « mortes », une récolte appréciable sur les champs en repos.

Systèmes et paysages agraires anciens

Trois grands types de paysages agraires – qui se juxtaposent sur le territoire français et qui correspondent à trois types d’aménagement des finages en fonction des systèmes de culture dominants – se retrouvent plus ou moins dans toute l’Europe: il s’agit des paysages de champagne dont l’élément dominant est l’omniprésence de champs ouverts et allongés en forme de lanières; des paysages d’enclos caractérisés par l’existence, au milieu de landes ou de friches « ouvertes » (sans clôtures), de terres labourées entourées de haies vives permanentes plantées sur des talus; et, en dernier lieu, de paysages assez confus, déterminés par des parcellaires irréguliers, formés de champs ouverts et polygonaux. En France, cette trinité se retrouve respectivement dans l’Est, dans l’Ouest et dans le Midi, bien que les contrées soient nombreuses où interfèrent les trois types « purs » de paysages.

L’openfield

C’est au système d’assolement triennal que correspondait le paysage de champagne , appelé de façon imagé en Angleterre le paysage d’openfield , (« champs ouverts »); le parcellaire y prenait, dans chaque finage, l’aspect d’un dessin régulier à double compartimentage du fait du groupement des champs allongés et étroits en quartiers (ou « climats »); les sillons y avaient tous la même orientation. Le système impliquait une succession des cultures suivant un rythme de trois ans: la première année, le champ recevait les semences de céréales d’hiver ou « bleds vifs », tels que seigles ou froments; la seconde année, il était semé en « mars » ou céréales de printemps, avoines, orges, blés noirs ou légumineuses; la troisième année il restait en jachère avant retour « en nature de bleds vifs ». Ce mode de culture supposait une stricte discipline collective, le respect de l’assolement forcé (en allemand, du Flurzwang ): chaque agriculteur devait respecter obligatoirement sur chacune de ses parcelles l’assolement pratiqué sur le quartier dont elle faisait partie. L’alternance se faisait d’un bloc, grâce aux regroupements des quartiers en trois « soles » représentant trois secteurs distincts du terroir villageois. En plus de cette servitude collective majeure qui marquait vigoureusement l’emprise de la collectivité sur l’individu, mis dans l’impossibilité de choisir ses productions et ses méthodes de culture, bien d’autres usages communautaires s’imposaient à chacun. Particulièrement importante apparaissait la vaine pâture , obligatoire: le troupeau commun, formé des bestiaux de tout le village, était gardé par des pâtres ou des bergers publics. Cette méthode fournissait une ressource considérable à l’élevage; une fois la récolte faite, toutes les terres étaient mises à la disposition du bétail, même les prairies hors sole (dont la première herbe uniquement, le « premier poil », était l’objet d’appropriations privatives). Ce système agraire bien structuré s’est étendu sur la majeure partie de l’Europe septentrionale, des îles Britanniques et de la France d’oïl jusqu’en Scandinavie et en Pologne. On a placé, à ses origines, tantôt une technique de labourage particulière: emploi de la charrue à soc dissymétrique et à roues, pourvue d’un avant-train, plus facilement utilisable sur des champs allongés et réguliers; tantôt une constante psychologique, dans la mesure où l’on a voulu voir, dans les populations qui l’ont adopté, des peuplades venues de la vie pastorale à l’agriculture sédentaire à travers des habitudes de discipline rigoureuse et de soumission à l’intérêt du groupe.

Le système méridional

Le paysage complexe des champs ouverts et irréguliers, que l’on retrouvait dans tout le midi de l’Europe, était caractérisé par la prédominance de champs grossièrement rectangulaires, jetés au hasard sur le finage du village, sans qu’aucun groupement organisé des parcelles fût discernable. Ici régnait l’assolement biennal, la jachère succédant chaque année aux céréales; ce vieil et pauvre assolement méditerranéen, déjà en usage chez les anciens Hellènes, faisait une large place à l’arboriculture et à la viticulture; il laissait chaque exploitant assoler à sa guise, et excluait généralement la vaine pâture, maintenant notamment vignes et vergers « en défens », c’est-à-dire hors servitudes. D’essence individualiste, ce système biennal ignorait le troupeau commun au profit du « troupeau à part », chacun gardant ses propres bêtes. Fondé par la gamme des espèces végétales traitées sur une polyculture plus riche que celle des pays septentrionaux, il semble lié à l’utilisation de l’araire, dépourvu d’avant-train et qui tourne facilement sur des espaces réduits. On a remarqué que, dans la « zone du triennal », des contrées comme le Berry et le Poitou, où l’on utilisait traditionnellement l’araire, constituaient autant d’îlots d’assolement biennal, à parcellaires irréguliers. De même, en pays de Caux, colonisé par des Scandinaves venus de la Norvège, on aurait longtemps ignoré la charrue à avant-train.

Le bocage

Le paysage d’enclos – ou de bocage – est en relations étroites avec un système agricole complexe, et possède une physionomie très particulière. La zone bocagère du finage, prise dans son réseau de haies et de talus parsemés de chemins creux, se trouve généralement sise au milieu de landes ou de friches « ouvertes », c’est-à-dire dépourvues de clôtures. Les enclos, de forme grossièrement carrée, correspondent aux terres arables et font l’objet de jouissances individuelles et privatives, dans le cadre constant de l’assolement biennal classique; les friches et landes se trouvent en revanche soumises à la vaine pâture, avec ou sans troupeau commun, et avec mobilisation périodique du sol pour des cultures temporaires par écobuage ou brûlis.

Les landes demeurent soumises à la propriété collective – dans le cadre du village ou du hameau – mais « l’emprise de la collectivité s’arrête devant les labours », et pendant la jachère, seul le propriétaire de l’enclos a droit d’y faire paître ses animaux. Ce sont les régions de sol maigre, l’ouest de la Grande-Bretagne, en France le Pays basque, le Bugey, et surtout la Bretagne, le bas Poitou, le Perche ou le Maine et la haute Normandie, qui forment le principal domaine de ce type d’aménagement de l’espace agricole à population presque toujours clairsemée. L’arbre et l’arbuste y tiennent une place importante. Cependant, on peut considérer qu’aucun facteur isolé ne peut rendre compte de l’utilité de l’enclos et encore moins de sa nécessité. Souvent, il n’est pas établi après défrichement d’un boisement primitif, mais résulte de l’évolution d’un openfield antérieur.

Ces trois régimes tendent tous à assurer entre labours et pâtures un équilibre qui soit compatible avec les besoins et l’état des techniques. Par trois cheminements différents, le même but est atteint: réserver aux bestiaux de la communauté un espace suffisant pour que puisse intervenir une production aussi stable que possible, et complémentaire en produits animaux et végétaux. Ils constituent donc trois modalités de l’agriculture traditionnelle, qui se ramène à une polyculture extensive et familiale.

2. Aux origines de l’agriculture moderne

Origines capitalistes de la révolution agricole

Un pays a joué le rôle de « pilote » de la révolution agricole: l’Angleterre. Le commerce maritime et colonial y avait accumulé les capitaux et l’exemple de la Flandre, qui pratiquait depuis le XVe siècle, à force de travail humain incessant, les cultures continues sans jachères, fut repris sur une grande échelle. Amorcée dès le XVIe siècle, l’évolution de l’agriculture anglaise s’accentue au XVIIIe. Bientôt, à cause de l’anglomanie qui imprègne l’aristocratie française, et grâce à la curiosité d’esprit qui, en tous domaines, se manifeste au « siècle des Lumières », le mouvement de rénovation agricole gagne le continent. Les études théoriques et les recherches pratiques seront menées de front, les premières illustrées par l’école physiocratique française, et les secondes poursuivies par nombre de propriétaires anglais.

La révolution agricole revêt des aspects multiformes, car elle affecte tous les cadres sociaux, économiques ou techniques de l’agriculture traditionnelle; mais elle se heurte à la résistance obstinée des anciennes pratiques, issues d’un empirisme séculaire. Gagnant lentement de proche en proche, par osmose, le système nouveau s’étaye sur les progrès de la connaissance agronomique et contribue, comme l’a montré W. Rostow dans ses Étapes de la croissance économique , au démarrage des économies occidentales. L’effet fondamental de la révolution agricole fut d’accroître radicalement la productivité de la culture et de l’élevage, et, par là, de développer largement la production de denrées alimentaires et de matières premières d’origine agricole.

C’est à travers une imprégnation « capitaliste » que les transformations se font jour: pour les partisans de l’« agriculture nouvelle », il est nécessaire, afin d’accroître les rendements et de supprimer les jachères, d’engager dans l’agriculture de très gros capitaux; cette attitude est véritablement révolutionnaire. Le marquis de Mirabeau affirme: « L’Argent est le plus indispensable fumier qu’on puisse répandre sur la terre. » En Angleterre plus qu’en France, la terre, qui apparaît comme un placement sûr et profitable à une époque où la croissance démographique est rapide, voit les capitaux disponibles affluer massivement. L’idée se fait jour que seule la grande propriété est favorable au progrès technique. Tandis qu’en Grande-Bretagne les enclosures se multiplient et donnent naissance à de nombreux grands domaines, dans les provinces françaises les plus ouvertes aux innovations les « réunions de fermes » se succèdent, aux dépens des petites exploitations, démunies de capitaux. Seules les grosses exploitations capitalistes, dégageant un important « produit net », sont capables, selon les théoriciens, de s’intégrer à la vie économique d’échanges.

C’est à une véritable reconstruction de l’agriculture que les novateurs convient leurs concitoyens. Elle est esquissée dans de nombreuses directions complémentaires, et tend, sur le plan technique, à instaurer entre production animale et production végétale un équilibre meilleur, parce que situé à un niveau plus élevé. En effet, pour obtenir un accroissement des rendements en céréales, il s’agit de développer l’élevage, ce qui doit permettre la suppression des jachères par le truchement de fumures plus abondantes. Pièces essentielles du programme: la création de prairies artificielles et le développement de la culture de prairies artificielles et de racines fourragères. Ces cultures seules peuvent briser le « cercle vicieux » de l’agriculture traditionnelle, pauvre en bestiaux parce que pauvre en terres, et pauvre en terres à cause de la jachère et du faible rendement unitaire des terres arables. L’insertion, dans la vie rurale, de cultures nouvelles destinées au bétail constitue le problème fondamental auquel se trouvent confrontés les tenants de l’agriculture scientifique, qui heurtent les routines et les préjugés populaires.

La refonte des cadres sociaux et économiques de l’agriculture ira de pair avec le bouleversement profond provoqué par la croisade contre « l’opprobre des jachères ». Persuadés, dans le droit fil de l’utilitarisme anglais de Bentham et d’Hutcheson, de la coïncidence de l’intérêt personnel et de l’intérêt général, les zélateurs de la nouvelle agriculture sont partisans de l’éducation professionnelle du paysan; faute de moyens financiers, le stade des projets ne sera guère dépassé, et les sociétés royales d’agriculture, créées dans de nombreuses villes de France à la fin du règne de Louis XV, seront surtout des cénacles d’agriculteurs en chambre; seul le « comité d’agriculture », constitué en 1785 et dirigé par Lavoisier, tentera de développer la vulgarisation des procédés nouveaux, tant en matière technique que culturale, par l’intermédiaire des curés de village.

Lutte contre les contraintes traditionnelles

Pour éliminer les pratiques communautaires difficilement compatibles avec la culture des prairies artificielles et des plantes fourragères, les novateurs demandent la suppression des institutions coercitives correspondantes, et notamment des droits de glanage, de chaumage, de vaine pâture, et de l’assolement forcé. De nombreux auteurs dénient toute valeur économique et sociale aux communaux, en particulier le comte d’Essuiles dans son Traité politique et économique des communes (1770). La revendication du droit de clôture et du partage des communaux, très vive à la fin de l’Ancien Régime en France, n’aura, sur le plan pratique, généralement pas abouti; mais la Révolution lui donnera largement satisfaction. En Angleterre l’open land , voué à l’assolement triennal, et le common land disparaissent au contraire progressivement par l’effet des « enclosure acts » du Parlement; et les progrès consécutifs à la grande propriété amènent, par l’intermédiaire de la clôture en haies, la substitution de paysages de bocages à l’openfield initial.

Si le souffle de la Révolution française contribue beaucoup à l’élimination du carcan des contraintes collectives en Europe continentale, il contribue plus encore à la disparition de l’oppression fiscale du paysan et à l’effacement des contraintes juridiques et administratives. Certes, ce n’est que vers le milieu du XIXe siècle qu’en certaines régions de l’Allemagne (Wurtemberg, Bavière), les paysans purent commencer à racheter les droits seigneuriaux. Mais, dès la fin du XVIIIe siècle, la paysannerie danoise ou savoyarde se trouvait affranchie de toutes les survivances seigneuriales, et l’un des contrecoups de la défaite d’Iéna (1806) fut, en Prusse, l’acte d’émancipation des paysans (1807). La diffusion des doctrines libérales du « laissez faire, laissez passer » provoqua l’abolition progressive des réglementations qui interdisaient ici l’extension de la viticulture, là le libre choix des instruments de travail (faux ou faucille) ou de la date des récoltes (bans des vendanges, des moissons, de la fauchaison). La suppression des monopoles seigneuriaux (moulin, four, pressoir ou reproducteur banal) et des dispositions prohibitives en matière de chasse vont donner à la paysannerie une liberté supplémentaire en lui permettant de choisir ses fournisseurs et de lutter contre les déprédations du gibier. Enfin, s’agissant des exploitants non propriétaires, l’allongement de la durée des baux – que rendent possible une transformation de la législation et un assouplissement de la réglementation fiscale – donne aux fermiers, assurés d’une certaine stabilité, la possibilité de se rembourser des avances faites à l’occasion d’améliorations, et tend ainsi à éliminer un facteur de routine particulièrement fâcheux.

Dès le XVIIe siècle, l’agronome anglais Blyth préconisait l’introduction, en Grande-Bretagne, des « baux flamands » dont une clause prévoyait le dédommagement du fermier qui aurait procédé à des impenses utiles; vers 1800, les baux verbaux annuels, dénonçables avec un préavis de six mois, ont été remplacés, dans les comtés de l’Est et du Sud-Ouest, par divers types de baux à long terme, dont les plus fréquents sont les baux de 7-14-21 ans, et les baux à trois générations. En France, la loi « emptorem », qui rendait extrêmement précaire la condition des fermiers de biens ecclésiastiques, est abrogée par la Révolution. La suppression des réglementations commerciales oppressives va également dans le sens d’une rénovation de l’activité agricole: sous l’empire de préoccupations annonaires, héritées du Moyen Âge, le prix des denrées considérées comme vitales – surtout les céréales panifiables – était, sous l’Ancien Régime et dans toute l’Europe, surveillé par la puissance publique qui organisait et contrôlait le marché pour éviter spéculations et accaparements. La « police des marchés de grains » en France était particulièrement rigoureuse, comme le montrent les développements que lui consacre le lieutenant de police de La Mare, dans son grand traité du début du XVIIe siècle. La politique systématique poursuivie par les mercantilistes industrialistes ou commercialistes de la trempe de Colbert tendait à peser sur le cours des grains; les rémunérations dans les manufactures dépendaient en effet du coût de la vie, et il convenait que les prix des produits industriels restassent compétitifs sur les marchés étrangers. La réglementation commerciale va être aménagée à la fin de l’Ancien Régime: en 1774, Turgot instaurera pour un temps la liberté du commerce intérieur des grains et farines et la liberté d’exportation; puis la Révolution éliminera définitivement les contraintes. En Angleterre, en revanche, les corn laws viseront à protéger la production céréalière nationale de la concurrence étrangère. Ainsi que partout en Europe, la politique du « juste prix » est remplacée par la politique du « bon prix », génératrice de profits pour les cultivateurs. Enfin, facteur de progrès qui ne saurait être sous-estimé, et qui se trouve pourtant en quelque sorte extérieur à la question agricole elle-même: l’amélioration des moyens de communication, en mettant plus directement en relation les producteurs avec les marchés, même éloignés, multiplie les effets de la révolution agricole par ceux de la révolution des transports.

Innovations techniques

Libérés des sujétions diverses auxquelles ils avaient été pliés au cours des siècles, en considération du caractère vital de leur activité, les paysans de l’Europe occidentale et – avec un certain décalage – ceux de l’Europe centrale vont pouvoir mettre en œuvre les techniques préconisées par les théoriciens, ou les plus avancés des expérimentateurs.

Ceux-ci s’étaient montrés particulièrement habiles en Angleterre: Jethro Tull (1674-1740) avait très tôt montré la voie à suivre, utilisant rationnellement la herse, le semoir du type « orgue », et montrant comment des semailles claires et en rang, dans un sol fréquemment ameubli, permettaient de multiplier les façons culturales nettoyantes; son contemporain, le vicomte Townshend, dit « Turnip » Townshend, successivement lord du Sceau privé et lord lieutenant d’Irlande, avait obtenu d’excellents résultats sur ses terres maigres du Norfolk, grâce à des marnages massifs, puis à l’emploi d’un système de rotations quadriennal faisant une large place aux navets et aux fourrages artificiels. Surtout, dans le domaine de l’élevage, Robert Bakewell (1725-1795) mérite une mention particulière puisqu’il peut être considéré comme le créateur de la zootechnie moderne: utilisant, pour l’alimentation des bestiaux, les plantes sarclées améliorantes et les fourrages artificiels, il tire le meilleur parti du système nouveau des enclosures qui succède à l’openfield médiéval. Ses croisements endogamiques de bovins ou d’ovins lui permettent d’obtenir, à partir des races rustiques préexistantes, des variétés d’animaux très améliorées en poids pour la qualité du lait, du travail ou de la laine. Le « Smithfield club », pour l’amélioration systématique du cheptel, sera fondé peu après sa mort, en 1798. Dès le début du XIXe siècle, les vieilles races locales bovines ou ovines d’Angleterre disparaissent, ou connaissent une mutation spectaculaire et économiquement fondamentale (ainsi les moutons de la variété Lincoln ou les bovins Durham).

En France, où, à la veille de la Révolution, Arthur Young, expert en agriculture et grand voyageur, constate l’état arriéré des techniques et des systèmes, quelques nobles comme le duc de La Rochefoucauld-Liancourt ou le marquis de Turbilly, grand défricheur de landes, s’efforcent de vulgariser les méthodes anglaises. En 1788, Liancourt, pris d’un véritable enthousiasme pour l’agriculture scientifique, crée à cinquante kilomètres de Paris une ferme modèle. Il recrute dans le Suffolk un chef de culture et des journaliers. Il reçoit d’Angleterre un cheptel des races Suffolk et Essex et du matériel, charrues et semoirs. L’émulation aidant, toute la contrée adopte les clôtures à l’anglaise, la culture du navet et du chou fourragers, les moutons de croisement berrichons-mérinos et flamands-berrichons. Mais, après le 10 août 1792, la ferme et les manufactures qui y avaient été associées seront incendiées, et l’expérience prendra fin.

De façon plus détournée, les progrès de la chimie agricole, illustrée par les travaux et les publications de l’Anglais Humphrey Davy, qui donne en 1813 ses Elements of agricultural chemistry , vont rendre possible la promotion de l’agriculture nouvelle à la dignité d’agronomie. Un cultivateur comme Thomas Coke (1754-1842) acquiert une réputation qui dépasse largement les limites de son Norfolk; ses succès sont tels sur le plan scientifique (en botanique agricole), et sur le plan pratique (amélioration du sol, culture du froment, élevage des moutons), qu’un véritable congrès agricole international se tient en 1818 sur ses terres.

Pionniers et vulgarisateurs se heurtent à des résistances qui tiennent à l’ignorance et au manque de capitaux. Certes les pouvoirs publics donnent l’exemple de la considération pour les cultivateurs amis du progrès, George III d’Angleterre collabore aux Annals of agriculture de Young, Louis XVI fait servir solennellement des pommes de terre à sa table et en arbore des fleurs à sa boutonnière. Mais la diffusion des Lumières dans le monde agricole rencontre l’opposition des partisans des vieux systèmes empiriques. La crainte atavique de la disette, et la conscience confuse de l’existence d’équilibres biopédologiques délicats, expliquent peut-être la méfiance des paysans à l’égard des nouveautés. Pour eux, « la tradition est sagesse et prévoyance... sécurité et espoir », et leur idéal demeure la stabilité: l’agromanie des bourgeois ou des nobles férus d’innovations en matière d’élevage ou de culture les laissera souvent indifférents ou goguenards.

Cultures révolutionnaires

La « trouée » va être faite par quelques plantes « révolutionnaires », au premier rang desquelles il faut placer la pomme de terre. Originaire du Nouveau Monde, elle passe en Italie et en Espagne à la fin du XVIe siècle, s’introduit en Angleterre, puis gagne l’Irlande. Dès le milieu du XVIIe siècle, elle est connue en Allemagne et, de là, se propage vers l’est, suivant les colonies allemandes qui s’enfoncent dans les pays slaves, et vers l’ouest, pays de Montbéliard, Franche-Comté et Alsace. Initialement âcre, munie d’un tégument épais et sentible aux gelées tardives, elle s’intercale mal dans les assolements traditionnels; on lui reproche aussi de compromettre la culture du blé lorsqu’elle la précède. Les préjugés populaires, qui s’attarderont jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, en font une nourriture bonne tout au plus pour les animaux et les gueux: on l’accuse de donner la lèpre... Les efforts du botaniste Mustel et de Parmentier (dont le célèbre mémoire est de 1770) ne parviennent à populariser cette culture en France qu’au moment où survient une grave disette. Toutefois, en 1789, la haute Auvergne et plusieurs parties de la Gascogne, du Languedoc et de la Bourgogne l’ignorent encore. La Bretagne sera, curieusement, une des dernières provinces françaises à l’adopter. Pendant la Révolution, c’est elle cependant qui atténuera notablement les privations alimentaires en Europe occidentale. En Irlande, tout l’équilibre des subsistances sera fondé sur sa culture et sa consommation. Insérée dans les rotations, soumise à de nombreuses façons (sarclage et buttage) elle sera une véritable éducatrice, fourrière de l’agriculture nouvelle, d’autant que l’élevage porcin s’en trouvera puissamment stimulé.

Le maïs ou « blé d’Inde » est également à l’origine d’agencements nouveaux dans les rapports de l’élevage et de l’agriculture. Céréale américaine à gros rendement, il se fait une place avant même la fin du XVIIIe siècle dans les finages méridionaux d’Europe et dans les Balkans, où il tend sporadiquement à fournir, associé au blé, un nouvel assolement biennal.

Les « racines » telles que le navet fourrager, ce « turnip » anglais qui dès 1730 joue un rôle si important dans l’économie rurale britannique, la betterave fourragère, le rutabaga ou la carotte fourragère ne pourront s’implanter définitivement sur le continent que lorsque la liberté des cultures sera acquise. Leurs techniques culturales resteront lontemps assez mal connues pour que les paysans hésitent à les introduire dans leurs assolements. Quant aux diverses légumineuses fourragères, améliorantes puisqu’elles fixent dans le sol l’azote atmosphérique par les nodosités de leurs racines, elles étaient connues dans une grande partie du continent vers 1750. Mais du fait des contraintes collectives qui frappaient les prairies artificielles et les rendaient non rentables, elles étaient peu cultivées. Plantes facilement hybridables, les luzernes, les sainfoins ou les trèfles s’adaptent bien à tous les types de terroirs et contribueront vigoureusement à l’élimination des jachères mortes.

L’avoine et le lupin perdent ainsi le privilège qui en faisait les seules cultures utilisées pour l’élevage dans l’agriculture ancienne, exception faite de quelques productions locales comme celle des raves en Auvergne et en Limousin. D’ailleurs, la fièvre et le zèle des innovateurs conduisent à tenter la culture des plantes les plus diverses, dont certaines, çà et là, réussissent et prennent place dans la gamme des cultures réglées: garance, safran, navette, colza ou houblon. D’autres échouent piteusement, telles les cultures de riz, essayées au milieu du XVIIIe siècle dans le Massif central... La réussite de la betterave sucrière, au rendement initial bien médiocre, sera favorisée par le Blocus continental, alors que Marggraff, en 1747, indiquait déjà comment elle pouvait être utilisée pour la fabrication du sucre. Son association avec le blé, dès la seconde moitié du XIXe siècle, fait la fortune des parties limoneuses de l’Europe septentrionale.

La jachère était à la fois le moyen de reconstituer le potentiel de fertilité des terres et celui de les ameublir, de les nettoyer des plantes salissantes. L’abondance du fumier de ferme fourni par un cheptel plus puissant et plus nombreux, l’entrée en scène des plantes sarclées qui laissent après de nombreuses façons un sol préparé pour la culture céréalière brisent le cercle vicieux de l’ancienne agriculture. Elles aboutissent indirectement à accroître les surfaces cultivées: désormais des cultures continues remplacent les cultures avec repos d’un tiers ou d’une moitié des finages. Comme les rendements s’accroissent également, la masse des produits se développe considérablement, et il devient possible de distraire une partie des surfaces disponibles pour des cultures « industrielles » non directement offertes à la consommation. L’« assolement du Norfolk », quadriennal et constitué par la rotation trèfle, orge, navets et froment, l’emploi plus répandu du fer, le remplacement assez fréquent du bœuf par le cheval comme agent de traction, et la diffusion de la charrue à soc dissymétrique, autant de moyens modestes d’améliorer la culture. Les rendements « au grain trois », qui équivalaient à seulement deux quintaux et demi à l’hectare, et qui n’étaient pas rares en assolement biennal sous l’Ancien Régime, pourront ainsi s’élever à une moyenne de douze à quinze quintaux. Les succès remportés par les vétérinaires contre les épizooties et les affections chroniques contribuent à l’essor massif de la production animale: en Grande-Bretagne, le poids moyen du bœuf de boucherie, qui en 1700 était de 370 livres, atteint 800 livres en 1800.

3. Le développement de l’agriculture moderne

La révolution agricole n’a pas seulement entraîné un changement technique, puis technologique, mais aussi une mutation des mentalités paysannes gagnées petit à petit à l’esprit de rendement et de compétitivité, au détriment des pratiques de polyculture vivrière et de cohésion du milieu rural. Du marché concret mettant en contact physique permanent les acteurs de la production et de la consommation agricoles, on est passé aux marchés abstraits, parties prenantes de l’économie contemporaine.

Les impératifs de la mondialisation

Si la révolution agricole marque la période industrielle et inversement, ses répercussions furent multiples: elles ont introduit la spécialisation en fonction des avantages offerts par les marchés nationaux, continentaux et transcontinentaux, eux-mêmes activés par la progression du libre-échange et, surtout, des moyens de locomotion; l’irruption de la machine à vapeur a accéléré la mise au point du chemin de fer, de la navigation fluviale, puis maritime, dès la fin de la première moitié du XIXe siècle. Wheat belt , corn belt et cotton belt en Amérique du Nord, plantations dites coloniales dans les régions intertropicales et subtropicales, monoculture de la vigne en France du Sud et dans la Mitidja, monoélevage au Danemark se sont déployés durant la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe siècle, suscitant d’importants flux d’échanges, surtout maritimes et ferroviaires. Des villes-marchés à vocation mondiale ont fait leur apparition: tels Winnipeg au Canada pour le blé, Rangoun pour le riz, Rio de Janeiro pour le café... Des Bourses de marchandises, mais principalement de valeurs – New York par excellence, Londres, Hambourg... –, ont commencé à insérer l’économie agricole dans les grands circuits financiers.

L’ère fordienne n’a cessé de renforcer la mécanisation, le recours aux engrais chimiques, aux aliments composés, à des exploitations de taille de plus en plus grande. Elle a contribué à creuser le fossé existant entre l’agriculture des pays industrialisés et celle du Tiers Monde, accélérant l’état de dépendance des pays du sud du globe par rapport à ceux du nord. Même entre États industrialisés la compétition est vive: l’Europe occidentale est menacée dès la fin du XIXe siècle par le blé américain; la United Fruit Co. se taille très tôt une suprématie en matière de fruits. Le Vieux Continent se protège tant bien que mal, sans se sentir poussé à s’adapter à la concurrence internationale.

La fin de la Seconde Guerre mondiale et l’emprise américaine sur l’économie du globe montrent à quel point la révolution agricole a conduit à l’imbrication étroite du secteur primaire avec les autres activités. L’industrialisation de l’agriculture a changé les dimensions de celle-ci. Les accords de Bretton Woods (1944) et la création du Fonds monétaire international ont donné le départ d’une ère de mondialisation des affaires à laquelle l’agriculture a été partie prenante au même titre que l’industrie et le tertiaire; déjà fortement industrialisée, l’agriculture va d’ailleurs se tertiairiser à la faveur de percées techniques originales, appuyées sur des systèmes de gestion inédits, mais communs à l’ensemble des secteurs d’activité. Le plan Marshall, la suprématie du dollar américain, le rôle de gendarme universel assumé par les États-Unis accélèrent le processus de mondialisation. Les ressources agricoles apparaissent désormais comme un enjeu dans la course à la puissance. Ayant, au départ, une valeur essentiellement nutritive, elles se sont transformées en biens de spéculation.

Deux phénomènes ont facilité l’insertion des grands produits agricoles dans le marché des capitaux:

– le façonnement d’un système alimentaire mondial par un mouvement oligopolistique lié lui-même aux principaux groupes financiers qui sont les moteurs du système capitaliste international, celui-ci disposant de très efficaces leviers de communication et de publicité;

– l’émergence de firmes multinationales susceptibles de créer des réseaux transnationaux aptes à modifier les tissus socio-économiques autochtones et à provoquer la naissance de solidarités contraignantes orchestrées depuis les grands sièges sociaux, souvent fort éloignés des terrains d’opération quotidienne, c’est-à-dire des terres cultivées ou des domaines d’élevage, ainsi que des milieux de consommation traditionnels.

Cette organisation du système-monde – né en 1885 lors de la conférence de Berlin, au moment où l’essentiel des terres étaient intégrées aux États territoriaux –, tel que Fernand Braudel s’est plu à appeler des structures à présent internationalisées et rythmées par une poignée de sociétés industrialo-tertiaires aux ramifications multiples et aux pouvoirs de décision à portée universelle, s’appuie sur d’imposants pôles financiers localisés dans les métropoles. Celles-ci sont étroitement reliées entre elles. Les plus impressionnantes constituent ce que l’on a coutume de nommer désormais l’« anneau de la Terre », cette « ronde ininterrompue » des cotations sur les marchés des changes (T 拏ky 拏-Hong Kong-Singapour-Bahreïn-Londres-New York-Chicago-San Francisco-T 拏ky 拏). Tandis que l’investissement industriel a façonné villes et quartiers, l’investissement financier a donné lieu à l’apparition des centres d’affaires desquels l’agriculture moderne est intimement tributaire.

Loin de l’ambiance d’antan, rurale au sens principalement agricole du terme, parfois bucolique, peu ouverte aux pulsions urbaines et moins encore à celles du globe, l’agriculture moderne est confrontée aux intérêts des grands groupes privés, industriels et financiers, qui régulent l’économie mondiale, d’autant plus que la vague de néolibéralisme actuelle entraîne un désengagement de l’intervention directe des États dans l’économie.

La multinationalisation, rythmée d’abord par les variations des changes et les fluctuations de l’indice Dow Jones, a pris une orientation résolument financière, plus qu’industrielle, même si elle entraîne une restructuration industrielle accélérée dans laquelle l’agroalimentaire occupe une place importante. La diminution du rôle des États est également inhérente au fait que la logique des firmes multinationales n’est pas celle de la territorialité; elle apparaît comme transnationale, par opposition à celle des États qui est internationale. Ces firmes multinationales s’appuient sur quatre stratégies: la recherche d’approvisionnement, celle de marchés, celle d’une main-d’œuvre à faible coût et celle de la sécurité pour les investissements. Ces comportements ont complètement bouleversé l’essence même de l’agriculture.

Les effets de la mondialisation

L’industrialisation et la tertiairisation de l’agriculture ont en effet bousculé de fond en comble structures et pratiques habituelles. Les stratégies agroalimentaires sont le fait des trois grands qui constituent la triade: Amérique du Nord, Japon et Europe occidentale. Cette triade procède à des investissements massifs dans la recherche en vue de découvrir des biotechnologies capables de permettre aux firmes multinationales de dominer l’économie liée à l’agriculture et aux produits habituellement issus du sol. Elle vise à supprimer les engrais en parvenant à fixer directement l’azote atmosphérique, annonçant une « agriculture sans terre » à l’horizon 2000. Elle poursuit ses efforts dans le domaine de l’ionisation des fruits et des légumes en vue de renforcer la conservation durant plusieurs mois, procédé destiné à réduire le coût de l’acheminement. De plus, les aliments transformés ou préparés par l’industrie en vue de leur intégration au marché mondial sont essentiellement le fait des pays avancés; les États-Unis y consacrent 90 p. 100 de leurs produits, l’Europe occidentale 70 p. 100, alors que les pays en développement n’en bénéficient qu’à raison de 10 à 20 p. 100 selon les cas.

En outre, 80 p. 100 du commerce des céréales sont tenus par cette « cour des grands » représentée par les « cinq sœurs »: Cargill et Continental Grain (États-Unis), André (Suisse), Dreyfus (France), Bunge (Argentine-Brésil). Ces firmes disposent de flottes, d’aménagements portuaires, travaillent en liaison avec la recherche de pointe. Tandis que les chimistes d’avant-garde se situent au nord (Monsanto, Bayer, Sandoz), les besoins se manifestent au sud. Au nord encore, la place financière de Chicago fixe le prix du blé, du maïs, du soja ou du lait. Les règlements réalisés avec le « dollar-yoyo » renforcent une nouvelle forme de colonialisme. L’endettement des États-Unis, qui atteint presque la moitié de celui du Tiers Monde, est atténué par le jeu permanent du dollar, soutenu de surcroît mensuellement par le yen. Les perturbations du marché sont d’autant plus graves que les firmes multinationales procèdent, lorsque les circonstances l’exigent, à des opérations d’acquisition-fusion rapides.

Par leurs performances technologiques, les industries agroalimentaires sont parvenues à rendre progressivement les produits agricoles de plus en plus substituables les uns aux autres. Jean-Paul Charvet, s’appuyant sur la constatation selon laquelle les trois quarts de l’aide alimentaire distribuée sur le globe sont constitués par du blé, parle d’une « arme alimentaire » et montre combien les États-Unis interviennent dans la cotation des blés par le truchement des marchés à terme, étant même spécialisés en fonction des places boursières: les hard winter sont ainsi cotés par le Kansas City Board of Trade, le Minneapolis Grain Exchange cote les hard spring , tandis que Chicago, avec ses deux grandes Bourses de commerce – Midamerica Commodity Exchange et notamment Chicago Board of Trade –, cote la totalité des céréales et des graines oléagineuses.

Dans sa globalité, le secteur agroalimentaire poursuit sa progression: relevons parmi les leaders Unilever, qui a réalisé en 1991 un chiffre d’affaires de 230 milliards de francs, en hausse de 4 p. 100 par rapport à l’année précédente; B.S.N. a enregistré un chiffre d’affaires de 66,1 milliards de francs la même année, soit 25 p. 100 de plus que l’année d’avant; en 1991, le géant américain du food et du tabac, Philip Morris, a réalisé 56,5 milliards de dollars de chiffre d’affaires (318 milliards de francs), ce qui correspond à 10 p. 100 de croissance par rapport à 1990. Nestlé a enregistré en 1991 l’équivalent de 190 milliards de francs français de chiffre d’affaires consolidé, soit 9 p. 100 (ou 4 p. 100 en volume) d’augmentation par rapport à 1990.

Le cas de Nestlé est significatif des appétits d’une multinationale: disposant d’un cash-flow important – près de 2 milliards de francs suisses au premier semestre de 1991, de 13,4 milliards de francs suisses en fonds propres en 1990 –, la firme a un ratio endettement-fonds propres de 28,5 p. 100 en 1990 (avec un endettement net de 5,5 milliards de francs suisses en octobre 1991), ce qui lui permet de retrouver un niveau proche de 1989 et lui laisse une marge de manœuvre suffisante pour financer de nouvelles acquisitions (tabl. 1 et 2).

La stratégie de marques à laquelle Nestlé a recours comporte deux facettes:

– assurer la synergie ou la coexistence des marques de notoriété internationale avec les marques nationales;

– consolider les positions du groupe sur les marchés occidentaux et s’implanter dans les pays en développement porteurs où les produits dits « à positionnement populaire » sont notamment écoulés en Amérique latine, en Afrique, en Asie, et, plus récemment, en Europe de l’Est.

Sans doute influencée par l’enracinement suisse – la firme a son siège à Vevey –, la politique adoptée écarte la standardisation, tout en appliquant le principe du convenience food qui permet d’uniformiser une partie des processus de fabrication et des présentations (farines pour enfants, eau, telle celle de Vittel, barres chocolatées tels les Nuts, yaourts Chambourcy, etc.). Il convient toutefois de privilégier les « identités »: Buitoni respecte la ligne italienne, les desserts Mont Blanc concernent toute une clientèle francophone; le goût du Nescafé, né en 1938, demeure différent selon les pays et les habitudes prises. Ce droit à la différence doit survivre à l’entrée en vigueur du Marché unique européen et à toute autre forme d’internationalisation.

Cette teinte culturelle n’empêche pas le groupe de poursuivre inflexiblement son emprise sur le marché mondial: en 1992, Nestlé, avec l’aide de la Compagnie de Suez et la complicité de B.S.N., est allé à la conquête du premier producteur mondial d’eaux minérales: Perrier; cette démarche lui permet de s’assurer un créneau très rentable de l’agroalimentaire, dans l’optique de la double stratégie évoquée ci-dessus, c’est-à-dire le développement des marques internationales et l’adhérence aussi complète que possible aux marchés autochtones. À cet effet, Perrier apporte sa notoriété mondiale et son portefeuille, surtout américain, de sources locales. Nestlé compte aussi renforcer par cette O.P.A. (offre publique d’achat) sa position en France, deuxième pays d’implantation.

En France même, une firme comme Rhône-Poulenc a développé un secteur agroalimentaire de taille ayant réalisé en 1991 un chiffre d’affaires de 11,1 milliards de francs et un résultat opérationnel de 1,2 milliard de francs. Elle se propose de mettre au point de nouvelles molécules destinées à améliorer la rentabilité des cultures, tout en respectant l’environnement, sans renoncer cependant à l’agriculture intensive. Les perspectives démographiques du globe alimentent les projets à long terme de Rhône-Poulenc: les 10 à 12 milliards d’êtres humains qui peupleront la Terre en 2025 nécessiteront une augmentation des rendements agricoles. Après son extension en Europe centrale et orientale, le groupe compte se tourner résolument vers l’Asie dont l’accroissement démographique est rapide. À terme, Rhône-Poulenc pourra jouer un rôle plus déterminant encore sur un marché mondial qui est évalué actuellement en matière agroalimentaire à 23 milliards de dollars et qui peut être réparti en une dizaine de groupes internationaux, parmi lesquels Rhône-Poulenc occupe d’ores et déjà la troisième place.

La compétition n’affecte pas seulement les produits majeurs. C’est ainsi que dans la Marne était prévue l’implantation du plus gros complexe avicole européen par la société Pohlmann, premier producteur allemand de poules pondeuses, près de Fère-Champenoise, situé en milieu céréalier très peuplé, dont la production quotidienne devait être de 4,6 millions d’œufs. La structure était répartie entre treize fermes, dont sept ateliers de ponte pour 5,6 millions de poules, cinq fermes d’élevage, un poulailler de reproduction et une usine de transformation destinée au traitement de 40 p. 100 des œufs pondus chaque jour. Ce projet, qui s’est heurté aux milieux agricoles et dont les conditions de réalisation ont été jugées trop contraignantes, a dû être abandonné.

Les limites de la mondialisation

Les percées spectaculaires des technologies agroalimentaires et des groupes financiers qui s’en emparent ou s’en sont emparées, en prolongeant les répercussions de la première révolution agricole, conduisent à des dysfonctionnements réels de l’agriculture proprement dite et du rôle initialement assumé par celle-ci, tant au point de vue socioculturel qu’en matière environnementale.

Le néolibéralisme qui sous-tend les nouveaux pouvoirs régissant les ressources agricoles n’est souvent que très apparent. Les interventions étatiques ou para-étatiques se multiplient. Les subventions agricoles croissent rapidement. Sur 9 millions d’agriculteurs existant dans la Communauté européenne, la part des subventions dans les revenus agricoles s’élève à 48 p. 100, alors que celle qui est versée pour à peine 4,4 millions d’agriculteurs atteint aux États-Unis environ 30 p. 100. Tandis que le domaine du commerce agricole est grevé d’une réglementation surabondante, celui de l’exploitation de la nature en manque cruellement. La libéralisation des échanges bute en réalité sur les subventions agricoles, au moment où, avec le déclin et la disparition des États communistes, l’économie de marché aurait pu connaître une période prospère. Les milieux politiques des pays industriels interviennent soit de façon trop massive dans la politique de soutien agricole (États-Unis), soit de manière hésitante. Ainsi, en cherchant à éviter les conflits, ils deviennent les hommes de main des groupes d’intérêt en allant à l’encontre des droits légitimes de leurs populations, des habitants du Tiers Monde et de l’environnement en général.

Les problèmes soulevés par le G.A.T.T. (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce) témoignent du fait que les négociations engagées sur la libéralisation des échanges ne progressent plus depuis 1987. Les plus grands pays exportateurs de produits agricoles mettent en jeu leur avenir économique pour défendre les intérêts de leurs producteurs et de leur industrie agricoles sur le marché mondial. Les États-Unis sont les premiers à vouloir accroître coûte que coûte leurs parts sur celui-ci. Le Japon protège ses rizicultures et empêche l’entrée des produits étrangers. La Communauté européenne, très protectionniste, soumet environ 90 p. 100 des produits agricoles à des réglementations qui incitent à l’exportation. En ce qui concerne la France, ce système, qui a fixé depuis l’arbitrage du général de Gaulle en 1962, en vue de la protection de l’économie des Antilles, à deux tiers la part réservée à la banane dans le marché communautaire, est à la fois en contradiction avec la philosophie du G.A.T.T. et celle du Marché unique.

La question est plus épineuse encore dans le Tiers Monde où les cours des produits sont souvent extrêmement bas (café, cacao...). Il est vrai que la révolution verte, c’est-à-dire le développement de la production agricole fondée sur la mise en œuvre de la révolution technologique, a permis à la Chine d’assurer son autosuffisance alimentaire et à l’Inde d’exporter des céréales. Mais dans ces deux États les plus peuplés du monde – plus d’un milliard d’habitants dans l’un, 850 millions dans l’autre – les effets structurants sont secondaires puisque, dans les échanges, les biens agricoles se placent loin derrière les produits manufacturés. Ailleurs, la désertification ou l’épuisement des sols est la conséquence de politiques d’exploitation intensive. L’environnement – dans le monde entier – est l’un des grands perdants des excès de la révolution agricole.

L’urgence des remèdes à envisager réside désormais dans la recherche d’une agriculture de progrès économique tenant compte des identités des paysages physiques et des populations locales.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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